Fils de pasteur, troisième de quatre. Grandir à la campagne. Aimer les forêts au loin, les prairies plus proches, les arbres autour de la maison, le potager qui lui fait face et ses salades aux allures de cathédrales infimes. Et les oiseaux qui narguent les anges.

Vivre les années d’école comme une expérience de l’ennui, des concurrences à venir, de la réussite immédiate et de cette sensation d’exil où se fortifie la conscience d’un Ailleurs inatteignable. Rater ses classes, une anecdote.

Un frère tué sur la route en ouvrant l’espace intérieur de ses survivants. Engager dans ce lieu suspendu quelques bribes d’écriture advenant sans projet ni programme, de quoi jardiner le vide au cœur du désarroi familial en t’épargnant la présence d’interlocuteurs pesants.

Vouer tes intuitions aux régions sous-verbales où les choses du monde et des êtres se tricotent, et remonter à leur surface pour les y conjoindre au gré de formulations hypothétiques en s’émerveillant d’usiner la phrase et le mot.

Envoyer tous les dimanches soir, à la rédaction du journal de Lausanne, un récit du match organisé le jour même sur le terrain de football au village. Cinquante ans s’égrènent. Ton entrepôt des signes. Un fleuve de chroniques et d’autres textes. Des piles de livres. Ton travail déroulé sous la tutelle des forêts anciennes, des prairies, des arbres, des salades aux allures de cathédrale et des oiseaux.

Cette splendeur verte et bruissante incessamment choyée dans ta mémoire. Ton viatique. Ta référence. La consulter d’instinct pour considérer tout ce qui peuple la scène, les arts, le sport, le rock’n’roll, les amis, les imbéciles, la gastronomie, la littérature, la vitesse, la foule, un ver de terre éperdu sur l’asphalte d’une cour intérieure en métaphore de ton destin. C’est sans fin.

Et dans l’ordre du siècle, voir circuler ses textes dans des publications lointaines ou proches. En France, au Québec, à Paris, dans des revues élégantes. Étrange voyage un peu mélancolique de ta personne interminablement diffractée par tes mots et ton style – tandis que les hiérarchies successives du Matin Dimanche te chasseront deux fois en quelques années en arguant d’une production trop compliquée pour le grand public, avant de se dédire sous la pression d’un lectorat plus affûté que leur mépris l’avait décrété.

Vilipender ses congénères envoûtés par le grégarisme et la diversion mélodramatique. Exécrer la masculinité qui s’autovérifie par l’exercice du pouvoir et de la violence. Révérer les femmes aux sources du monde. Entourer quiconque est manœuvré par ses angoisses jusqu’au stade de la brutalité qui détruit la conversation, l’affection, l’amour, la relation et le Vivant qui les enveloppe.

Pleurer, songer, se souvenir. Chérir, observer, contester. Accorder les signes, célébrer le non-humain, lutter pour qu’il demeure. Un trajet. Continuer.

C. Gz